Face à ce raz-de-marée numérique, « quand tout le monde prend l’eau, n’espérez pas rester sec. Seulement, peut être un petit peu moins mouillé », résume le patron du Philadelphia Inquirer.

Chacun s’accroche à sa bouée : « Content is King », assurent les uns, « Internet n’est qu’un média qui s’ajoute aux autres».

 « Faux, rétorquent les autres. Internet, c’est tous les médias à la fois. L’interactivité en est le moteur, et sera créatrice de valeur ».

Qui l’emportera ? Contenu ou mise en relation? Gratuit ou payant? « Old media ou new media »? Les Anciens ou les Modernes? Personne ne sait, bien sûr. Probablement un mix des deux. Un monde hybride, mais de toute façon, un nouveau monde.

                                             La nouvelle « relation média »

Nous le savons tous : notre secteur vit une révolution majeure, liée à l’irruption de nouvelles technologies, et où le poids d’Internet --le grand média de masse convergent de ce début de 21ème siècle-- est majeur. Elles entraînent un profond changement dans la « relation média », « l’expérience média », et, avant tout, dans la manière très différente, dont le jeune public consomme ces médias.

C’est un monde où la jeunesse se structure autour de l’Internet, des jeux vidéo, des réseaux virtuels, d’univers numérisés, d’espaces sociaux non contrôlés. Avec des conséquences importantes dans les comportements, souvent sous-estimées par leurs aînés.

L’Internet n’est plus seulement un lieu de publication, mais, de plus en plus, un endroit où l’on vit !  Pour les 17-34 ans, le 1er écran est celui de l’ordinateur, et non celui de la télévision.

Nous sommes dans un monde, où l’industrie des jeux vidéo a dépassé celle du cinéma, et même, récemment, celle de la musique ! Un monde dominé par les pixels et l’image, un monde où poussent les « fermes de serveurs » de Google, où la mobilité devient un service addictif.

       Un monde tourneboulé dans ses usages et ses habitudes, où émerge une intelligence collective, où des centaines de millions de personnes participent à l’élaboration du savoir, --enjeu actuel des nouveaux outils des moteurs de recherche. Un nouveau monde, aussi, sans fil !

 
                                               Nouvel écosystème, nouvelle économie

 Nous assistons bien à la naissance d’un nouvel écosystème, où les nouveaux entrants, agiles et créatifs, s’emploient à exploiter, à leur profit, tous ces centres d’innovation.

      Un écosystème, où tout le monde pense pouvoir être millionnaire, sauf les producteurs de contenus, qui, s’ils sont contournables, seront … contournés ! 

      Un écosystème où surgissent désormais d’autres géants aux tentations hégémoniques: Microsoft, les opérateurs de téléphonie, eux-mêmes bousculés, confrontés à la banalisation de leurs produits (logiciels, transport de voix…) et forcés à l’innovation. 

      France Telecom, 10 fois plus gros que TF1, se met à la télévision et au cinéma. Nokia, N°1 mondial des mobiles, développe des services autour des contenus. Google veut des licences de mobiles. Microsoft, Amazon, Apple, Yahoo !, Disney...Chacun va dans les territoires de l’autre ! Les frontières se brouillent.

       Mais tous ont des ressources informatiques colossales (autant de barrières incontournables), des montagnes de cash (capacités de croissance externe), sans compter une puissance de feu intellectuelle rare (embauche de milliers de PhD par an). Tous ont peu de passé, et sont donc plus libres.

      Avant la presse --et demain le livre--, c’est la musique qui a pris de plein fouet le furieux élan des premiers rouleaux. Face à une rupture technologique et à des jeunes qui ne voulaient plus payer, l’industrie de la musique a crié pendant des années : « c’est illégal ! », croyant que cela suffirait.

        On a vu la suite !  Le secteur a perdu la moitié de ses revenus, le tiers de ses effectifs, 40% d’artistes sous contrats.

        Et quand il paye, le public donne son argent aux nouveaux entrants :

Il n’a fallu que 5 ans à iTunes d’Apple pour décider seul du prix de la musique et en devenir le 1er distributeur aux USA ! C’est à ce jour la manière la plus spectaculaire pour un nouveau média d’en tuer un vieux. 

Aujourd’hui, ce secteur est en pleine reconstruction, connait une mutation forte de ses métiers, et des modèles complexes à gérer (interopérabilité des « drm », voire suppression progressive). Le téléchargement à l’acte d’iTunes domine, puis vient l’offre illimitée d’Universal Music, le streaming, les cd, les concerts…

                                               « Recherche modèle économique désespérément ».  

Le secteur de la presse ne peut pas être le spectateur d’une révolution en train de se faire.

 Année après année, l’argent quitte les vieux supports, pour suivre l'audience des nouveaux consommateurs. Difficile de croire que certains médias ont pris le web au sérieux, quand on voit la lenteur des investissements dans les nouveaux médias, la maigreur des effectifs des rédactions multimédia, la pauvreté des innovations sur le web, la faiblesse des formations des personnels, l’illéttrisme Internet et numérique, l’absence d’intégration des nouveaux outils dans la collecte et l’interaction avec l’audience. 

 C’est vrai que confronté à ces mutations rapides, le monde de la presse a du mal à en analyser les impacts à court, moyen et long terme, et a souvent l’impression de naviguer à vue.

 Mais, il y a une vie après le papier et les réseaux hertziens! Et dans cet océan d’informations, d’innovations et de réseaux, quelques balises restent visibles, pour se repérer et se frayer un chemin.     

 La réputation est l’une des plus repérables et des mieux ancrées. C’est aussi une des raretés d’aujourd’hui, qu’il faut protéger, chérir, monétiser. La fiabilité des informations de l’AFP, au coeur de son ADN, remplit cette exigence.

 Dans nos métiers, cette réputation est alimentée par la qualité des informations indépendantes, produites par des rédactions fortes.

Hélas, aujourd’hui, nous l’avons déjà dit, celles-ci sont sous pression pour faire plus, avec moins de journalistes, en raison de modèles économiques qui ne fonctionnent plus dans l’ère numérique.

La migration de la publicité sur le Web, qui a pris un rôle majeur dans une économie dominée par la gratuité, se solde par un troc d’euros contre des centimes! Sauf pour des niches.

Il est donc désormais indispensable non seulement d’« exister davantage » sur l’ensemble des supports numériques, mais aussi d’exister autrement et d’y offrir surtout une information à valeur ajoutée, adaptée aux nouveaux usages.

Dans ce nouveau paysage instable, voici les principales stratégies mises en œuvre, le plus souvent en combinaisons :

  • ·    Se réinventer en s’appuyant sur sa marque,
  • ·    Se multiplier sur le web,
  • ·    Offrir des services et engager l’audience,
  • ·    Disséminer sur toutes les plateformes possibles,
  • ·    Coopérer,
  • ·    Bouger sur la chaîne de valeur,
  • ·    Tenter le non profit.

 

 On voit bien comment le Web est autant --si ce n’est davantage-- un service, qu’un média. De plus en plus les news devront être positionnées comme des services, et non plus seulement comme des contenus. Elles doivent permettre de mieux participer à la vie de la cité, d’enrichir la vie des gens, et souvent, de la simplifier.

 Grâce à leur autorité, de plus en plus de médias proposent une offre hybride: contenus et services, liés par ces nouvelles technologies. De nouvelles formes de journalisme émergent, développant des fonctions d’arbitres, de guides, de conseils, souvent de plus en plus visuelles.

 Il s’agit bien d’un nouvel « engagement » de la presse, des médias vis-à-vis de leurs audiences, nouvelles et anciennes. C’est cet engagement, cette relation privilégiée entre le média et son public, que les annonceurs accepteront de valoriser et de rétribuer. 

 Car l’offre est surabondante. Le trop plein d’informations, de stimulations et de choix, frôle la tyrannie. Et surtout, le temps est compté. L’autre grande rareté de ce nouveau paysage est bien aujourd’hui l’attention.

 Sur l’internet, tout est gratuit!, entend-on d’habitude. Mais, les gens paient avec leur temps, celui qu’ils passent sur nos contenus et que sont prêts à acheter les annonceurs.

 Le monde du Web l’a bien compris et change actuellement ses outils de mesure du succès, pour prendre en compte le nouvel « engagement » des internautes. D’où l’explosion actuelle de la vidéo et des réseaux sociaux, plus gourmands en temps, et qui sont au cœur des batailles entre tous les médias.

 De nouvelles formes de journalisme apparaissent :

  • ·     journalisme de liens,
  • ·     journalisme dépollueur,
  • ·     journalisme d’engagement,
  • ·     « digital story teller »,
  • ·     journalisme visuel…

 
 Mais dans cette nouvelle économie de l’attention, la survie passera aussi par les partenariats.

 "Dites aux sociétés technologiques, que le paradigme actuel +nous produisons le contenu, vous gagnez l'argent+ doit cesser", exhorte le responsable du pôle numérique chez Burda. "Nous avons besoin de plus de coopération. Nous avons un business model à fabriquer!"

Même Yahoo! et Google coopèrent aujourd’hui.

 

                     Aujourd’hui, les médias traditionnels sont pris dans un bourbier.

La récession a même commencé pour eux dès l’an dernier. Les journaux s’effondrent et licencient à tour de bras, les audiences TV chutent, les magazines résistent pour l’instant, mais ont du mal sur le Web.

 
Demain, tous les médias devront être pensés en mobilité. L’année 2008 consacre l’arrivée de l’Internet sur les téléphones portables, qui deviendra bientôt une télévision de poche. Là non plus, personne ne sait, à ce jour, bien valoriser des contenus, dimensionner ou monétiser la publicité.

 
 Combien de temps pourront tenir les vieux médias en attendant que le marché trouve un nouvel équilibre? Combien de temps pourront-ils supporter les coûts de leurs rédactions, soutenir la création, et contribuer au renouvellement des répertoires? Ni la gratuité, ni la publicité, ni la « longue traîne », ne sont en mesure, aujourd’hui, d’assurer la relève. Quel sera le futur partage des revenus?

 
 Pour traverser cette période de transition qui pourrait durer plusieurs années, on comprend mieux pourquoi de plus en plus de voix s’élèvent, notamment outre-Atlantique, pour rappeler que l’information indépendante est « un bien public », consubstantiel à la démocratie, et souligner que sa collecte et sa distribution peuvent aussi s’organiser dans un cadre « non profit ».

 D’autant que la récession américaine vient accroître la pression et que l’arrivée de l’Asie au premier plan de la scène mondiale, Chine et Inde en tête, bouscule tout, encore davantage! Ces formidables réservoirs d’intelligence et de créativité vont changer la donne, voire imposer leurs propres standards et leur vision du monde, à partir de leur marché local.

 Dans ce nouveau monde, où même Google, dit « tâtonner et apprendre en marchant », les dinosaures s’éteindront-ils, ou réussiront-ils à muter, pour donner naissance à de nouveaux oiseaux?