Pourquoi  la crise et combien de temps ?

Jamais depuis Gutenberg, l’écrit n’a connu une telle révolution.  D’abord l’Internet change complètement la manière du public de s’informer et a ruiné le monopole de la production et de la distribution d’informations. Ensuite, les modèles économiques, déjà « plombés » par des boulets historiques, sont pulvérisés par le raz-de-marée de la gratuité. Résultat : la diffusion des journaux s’effondre et les audiences des radios et des télés reculent.

Migrez donc sur Internet! Bien sûr! Mais cela prend du temps, et surtout, le compte n’y est pas! Loin de là! La publicité, qui finançait jusqu’ici le journalisme, est désormais saupoudrée sur un très grand nombre de supports, à la mesure de l’incroyable course à l’attention du public, qui se joue aujourd’hui. Pratiquement aucun site de « news » ne peut faire vivre aujourd’hui une vraie rédaction, pas même le New York Times, leader en ligne aux USA. 

Et, selon les analystes financiers, c’est parti pour durer plusieurs années, avant que les entreprises de presse ne s’adaptent aux nouveaux usages et nouvelles technologies, et se réinventent. Surtout si la récession gagne du terrain dans les pays occidentaux.

Même l’Américain Tom Glocer, le patron de Thomson-Reuters, spécialisé dans l’information financière, estime que les marchés financiers n’ont pas aujourd’hui la patience de soutenir des journaux, télés ou radios, dans cette phase de transition douloureuse. Certains groupes de presse renoncent à la bourse pour se soustraire aux pressions des marchés sur les marges. Ce fut le cas du grand groupe Tribune fin 07.

D’ailleurs le journalisme, coûteux en ressources humaines, n’a jamais été un modèle de business qui « tenait debout tout seul » : il a toujours, ou presque, été « subventionné » par les petites annonces, la publicité extérieure, ou une situation de monopole. 

            Comment la crise de la presse est-elle une menace pour la démocratie?

La situation s’aggrave : sous pression de leurs actionnaires, de Wall Street, de propriétaires industriels aux agendas incertains, les médias sont désormais aussi confrontés à la banalisation de la valeur de leur produit : l’information devient une denrée comme une autre, bon marché, et, de plus en souvent, gratuite.  

« Grâce à l’Internet, des informations locales ou mondiales en temps réel, sont devenues des denrées banales, comme l’eau du robinet », écrivait l’an dernier Fast Company, le magazine américain de la nouvelle économie. « Mais les médias en ligne, avec leurs recettes publicitaires bien moins importantes et de très rares abonnements, ne peuvent pas financer des opérations éditoriales importantes »

Ils réduisent donc la voilure et coupent dans leurs ressources. Les salles de rédaction rétrécissent (6.400 postes supprimés depuis janvier dans les journaux US), les correspondants étrangers sont supprimés, les éditeurs moins nombreux, les enquêtes fouillées de plus en plus rares, car les journalistes sont forcés de jongler avec le « temps réel » de l’Internet. En somme, faire plus avec moins. Même la couverture nationale diminue au profit de sujets de proximité, voire hyper-locaux.  Ce phénomène, qui frappe aujourd’hui tous les grands médias américains, est à nos portes.

A l’heure de la mondialisation galopante, les citoyens risquent d’être moins bien informés. Un comble, dans cette nouvelle ère numérique de l’information, où chacun est confronté à toute heure, faute de tri et de vérification, aux rumeurs, diffamations, mensonges, opinions et parfois mêmes à quelques informations exactes. Mais comment savoir dans ce brouhaha? Il y a de moins en moins de professionnels pour surveiller les différents pouvoirs. 

La disparition progressive d’un regard de qualité et objectif sur le monde, d’un accès à une information plurielle, de capacités de décryptages et d’analyses indépendantes, diffusées facilement jusqu’ici par des médias de masse, est-il un danger pour les démocraties ?

« Les grands journaux ne sont pas des entreprises comme les autres. Ils alimentent nos sociétés avides de connaissance en informations fiables et de qualité. Ils produisent un bien public que le marché concurrentiel est incapable de fournir dans de bonnes conditions», écrivait en 2007 Martin Wolf, l’éditorialiste vedette du Financial Times, le grand quotidien du monde des affaires de la City, peu soupçonnable de tentations collectivistes.

Le groupe de presse américain Tribune a supprimé tous les postes de correspondants étrangers du Baltimore Sun et de Newsday. C’est le cas aussi du Boston Globe ou du Philadelphia Inquirer. « Un pays aussi puissant que les Etats-Unis ne peut se permettre d’avoir des citoyens aussi mal informés que les dirigeants du Tribune semblent le souhaiter, estimait alors le Guardian. « Leurs décisions ne sont pas seulement à courte vue, elles sont fondamentalement anti-démocratiques. Elles privent les lecteurs de fenêtres importantes sur le monde et réduisent la connaissance des débats qui peuvent surgir sur des points cruciaux de politique. Le +Tribune+ préfigure une tendance très inquiétante. Espérons que ses lecteurs diront « trop, c’est trop » avant de perdre leur accès aux informations de qualité si vitales pour le fonctionnement d’une société compliquée et démocratique ».

« Le citoyen lambda ne réalise pas les dégâts causés à son droit à l’information par ce type de comportement », estime Neil Henry, ancien reporter au Washington Post et professeur de journalisme à UC Berkeley. « Le journalisme n’est pas seulement un problème de jobs ou de dollars perdus. C’est une institution publique vitale pour une société libre ».

En Europe, le philosophe Jürgen Habermas, l’un des intellectuels allemands les plus écoutés, a tiré la sonnette d’alarme en 2007 lorsque la Süddeutsche Zeitung était en danger. Il plaide pour un soutien public aux médias en difficulté. « Quand le gaz, l’eau ou l’électricité sont menacés, l’Etat doit en garantir la fourniture. « Pourquoi en serait-il autrement lorsqu’une autre forme d’énergie—dont la disparition menacerait directement l’Etat-- est en danger ?».

 

                                                             Quelles solutions ?

Ce qui est bon pour le Web, n’est pas forcément bon pour la démocratie.

La verticalité des contenus (la spécialisation) et la tentation communautaire (ne retrouver que ses pairs et ses sujets favoris), caractéristiques du Web 2.0 et des médias sociaux, ne favorisent pas la hauteur de vues.

Nous devons encourager une utilisation plus horizontale de l’Internet. Nous devons exposer les gens à des choses qu’ils ne connaissent pas. Une récente étude montre que deux tiers des Américains ne savent pas qui est le président de la Russie.

Il redevient aussi pertinent de défendre la notion de mission de service au public, de valoriser l’information comme un « bien public », ingrédient indispensable de la bonne marche des démocraties.

Le « journalisme citoyen », ce n’est pas seulement permettre à chacun de s’exprimer sur la toile, c’est aussi permettre au citoyen de financer –directement ou indirectement-- un journalisme de qualité pour continuer à comprendre le monde.  Le citoyen, ses représentants, élus et pouvoirs publics, acteurs économiques, doivent engager la réflexion sur le rôle civique de la presse dans le fonctionnement de la démocratie, qui, moins bien informée, sera plus exposée à des pressions politiques ou économiques.

Paradoxalement, c’est du côté des démocraties les plus libérales que l’idée de faire de l’information un bien public résonne le plus aujourd’hui.

«Il existe une autre option », affirme Fast Company, c’est l’entreprise à vocation sociale. Nous, journalistes, aimons l’idée noble de servir l’intérêt public. Et dans ce cas, pourquoi ne pas laisser le public soutenir les journaux ?»

Dans son édition de mars 2008, l’American Journalism Review publie un long article, baptisé « Non-Profit News », qui montre comment des initiatives, combinant financements par des fondations et philanthropie, prolifèrent dans la presse aux Etats-Unis.  

 Les plus grandes réussites dans l’information de qualité et indépendante, sont actuellement celles de la britannique BBC et de l’américaine NPR (National Public Radio). Ces deux médias audio-visuels publics ont de surcroît bien réussi leur virage sur le Web.  NPR, est financée aussi par des dons importants de mécènes, mais également par ses auditeurs: un sur dix est contributeur financier à la station.  En Europe, The Guardian (UK), probablement le média européen le plus en pointe sur le Web, est organisé en « trust ». 

 Face aux marchés,Time Magazine a récemment confirmé la réflexion en cours de groupes de presse américains à s’organiser en trusts, fondations ou associations à but non lucratif, pour défendre le rôle civique des médias, et non leur potentiel à rémunérer des actionnaires.

 L’un des meilleurs quotidiens régionaux américains et le plus important de Floride, le St Petersburg Times, est organisé en trust et détenu par le Poynter Institute, école de journalisme à but non lucratif.  Comment ne pas penser aussi aux fondations ou associations qui financent National Geographic, Foreign Affairs, ou Harpers, l’un des plus vieux magazines américains, ou encore au  Walrus, sans doute le meilleur magazine canadien ?

Au Canada toujours, The Gazette de Montréal vient de décrire début juillet, l’expérience d’un nouveau site « pure-player » d’informations locales, Mediasud.ca, financé sur fonds publics et en partie par la région Québec.      

La Fondation Knight pour le journalisme a donné l’an dernier cinq millions de dollars au fameux Media Lab du MIT pour financer un "Center for Future Civic Media", chargé de développer, tester et étudier des nouvelles formes de médias high-tech au sein des communautés urbaines. Elle s'est engagée à verser 25 millions de dollars sur cinq ans pour développer de nouvelles formes de journalisme numérique tourné vers les communautés, et financera l’effort de formation de près de 500 personnes du staff de NPR pour sa mutation vers le tout numérique.        

Pour lancer Pro Publica, son agence de presse en journalisme d’investigation, Paul Steiger, peu suspect de sympathies altermondialistes après 16 ans à la tête du très conservateur Wall Street Journal, a misé sur le journalisme à but non lucratif et vient d’obtenir le soutien de philanthropes californiens, qui verseront 10 millions de dollars par an, pour employer 25 journalistes d’investigation. Comme si c’était désormais le seul moyen de financer du journalisme de qualité, soulignait récemment Jef Jarvis. De même, vient de se lancer The Washington Independent, dernier exemple de journalisme à but non lucratif.

Pourquoi enfin ne pas demander aussi à Google et autres « pure players », qui vivent souvent des contenus des autres et ont pris leur place comme nouveau support de la publicité, de soutenir le rôle civique du journalisme ? Ce n’est pas Google ou le Web qui détruisent le journalisme. Mais ils le coupent de ses moyens de financement. BusinessWeek proposait récemment, sur un mode semi-ironique, de taxer Google, « ennemi ultime du journalisme », pour sauver la presse.  Après tout, Bill Gates et sa fondation donnent l’exemple en finançant des bourses d’études en journalisme de santé en Afrique.

Les Américains commencent à réagir. Et c’est bon signe. Surtout –et je l’ai déjà souligné-- quand Google se décide à faire partie de la solution: deux établissements de renom ont annoncé en avril le lancement d’une étude importante pour :

  • examiner la manière dont les besoins d’informations des citoyens américains sont satisfaits (ou pas),
  • proposer des solutions.

 Cette initiative conjointe est le fait de la Fondation Knight, l’un des principaux mécènes du journalisme aux Etats-Unis, et de l’Institut Aspen, l’un des plus grands « think tank » américain, dirigé par Walter Isaacson, ancien patron de CNN et de Time Magazine.

 La très bonne nouvelle est que cette « Commission Knight » sera donc co-présidée par Marissa Mayer, l’un des plus hauts dirigeants  de GoogleSon expertise dans les nouveaux usages du public en ce début de 21ème siècle sera cruciale.

 Mais surtout, Google, toujours décrié par les éditeurs de presse, prend  conscience du rôle un peu plus « citoyen » qu’il peut jouer envers les médias. Jeff Jarvis, provocateur, soulignait récemment qu’il pourrait tout bonnement devenir l’hôte unique des sites de journaux et distribuer leurs contenus en ligne. (Cela a été commenté en France, notamment par Benoît Raphael, du Post.fr et Narvic, du blog Növovision).

L’autre co-président est Theodore Olson, ancien conseiller auprès du ministre de la Justice des USA et spécialiste de droit constitutionnel. La liberté de la presse est bien incluse dans le 1er amendement de la Constitution américaine.       

 De même Craigslist, le « tueur de journaux », comme certains l’appellent aux Etats-Unis, qui a détruit une grande partie des petites annonces des journaux US, vient de faire une donation de $1,6 million à l’University of California, Berkeley pour y créer la première chaire "new media."

Quels moyens concrets en France?  Dans le cadre de l’Association Presse et Pluralisme, dispositif d’aide pour des services d’intérêt général,  il existe désormais des facilités fiscales accordées aux dons faits aux fondations.

Est-ce suffisant ? Certains réclament aussi la baisse de la TVA pour la presse en ligne.

Faudra-t-il en arriver à former les journalistes au « fund raising » pour financer à la pièce telle ou telle enquête ? 

Il faut trouver les moyens de pérenniser le journalisme de qualité. Etre vigilant, défendre la vérité, surveiller les puissants, expliquer le monde, éclairer les citoyens, organiser l’accès à la complexité, sont l’honneur des journalistes. Ce sont aussi leurs devoirs et leur mission dans la société.

Pour combien de temps encore ?