« Laissez les gens du web prendre les décisions ! »,  « Comment avez-vous pu accepter une division par 10 de la pub, via le troc de dollars gagnés dans l’imprimé ou à la télé, contre les pennies de l’Internet ? ». « Comment avez-vous pu vous laisser dessaisir aussi facilement de la vache à lait que constituait la rente du monopole artificiel des  petites annonces sans réagir avec des propositions technologiques innovantes? », « Comment avez-vous pu laisser nos contenus devenir gratuits ? », « Pourquoi continuer avec des recettes qui ne marchent pas, et surtout des gens qui ne comprennent pas les nouveaux paradigmes? », a-t-on entendu en séance plénière finale, dans les multiples sessions de travail et les couloirs.  

Témoin aussi de ce fossé des générations, creusé par l’accélération des technos et des usages,  est le trouble palpable à Washington causé par l’arrivée du « web vivant », le « live streaming » : autrement dit la folie Twitter et autre Friendfeed, qui désarçonnent nombre de rédacteurs-en-chef! 

L’édition 08 de l’ONA (Online News Association), s’est vraiment terminée sur une note aigre douce. 

  • Espoir bien sûr, avec l’énergie produite par l’envolée de la vidéo dans les rédactions des journaux, et un journalisme de plus en plus visuel. Dix ans après l’arrivée de l’Internet dans la presse, et grâce à ses nouveaux outils, les médias racontent le monde de manière différente.
  • Mais aussi inquiétudes, car le compte n’y est toujours pas. Loin de là. Dix ans après, aussi, le web arrive avec peine à représenter …10% des revenus des journaux US. Impossible de faire vivre les rédactions. « Nous n’arrivons pas à monétiser le web assez vite ». Pire : l’objectif de tous (autour de 20 à 25%) ne semble pas du tout à portée de main. Le consensus tourne autour « de 5 à 6 ans ».

Le modèle d’affaires est bien cassé avec la chute accélérée de la diffusion et des audiences, sans que l’Internet, et encore moins les mobiles, ne soient en mesure de prendre, à court ou moyen terme, le relais. 

Dans le même temps, la couverture internationale, et—fait nouveau—nationale, sont désormais publiquement abandonnées aux agences de presse, pour garder des forces sur le « local, voire le hyper local ». Le financement d’un vrai journalisme d’investigation de qualité est de plus en plus introuvable, sauf à recourir à des solutions à but non lucratif (fondations, trusts...). Plus surprenant : l’intégration des rédactions (classique et Web), où les tensions générationnelles sont loin d’être absentes, continue de poser de gros problèmes.

Certains sites d’infos verticaux, comme le Huffington Post, réussissent, mais ne paient guère pour les contenus, se contentant d’héberger des contributions et de tirer des liens vers les sites jugés pertinents. Cette nouvelle « économie des liens », chère à Jeff Jarvis, était aussi au centre de toutes les discussions. Avec un mot de plus en plus présent : « curation » ou « curator » (dans le sens du conservateur d’une exposition qui choisit les toiles qu’il expose – ici les liens et les sources. Le journalisme de liens, avec sa voix et ses choix assumés. L’ironie, ici, c’est la définition qu'en donne en français le Petit Larousse pour « curateur » : « Personne chargée d’assister un incapable majeur » !  

Pour les journaux quelques pistes ont aussi été proposées avec insistance:

  • Séparer les business « journalisme » du reste, y compris des imprimeries et de la distribution. Pour garder son journalisme,  le Washington Post, comme le NYTimes, le financent avec des activités connexes (éducation, sites marchands…).
  • Annoncer à l’avance une date butoir d’arrêt du « print », expliquer au lectorat les problèmes actuels et les projets à 3/5 ans pour en sortir.
  • Booster le web, et pour le print, devenir des magazines hebdomadaires.
Tous multiplient comme jamais les expérimentations numériques. Nous sommes bien toujours dans la phase « trial & error », avec un journalisme, qui a enfin réalisé qu’il pouvait être « platform agnostic ».  Le problème est bien d’imaginer de nouveaux moyens de continuer à faire entendre à l’extérieur sa voix et à convaincre de son rôle et de son utilité.

Enfin, dans un tel environnement où les solidarités peuvent être inventives, surtout pour un média global, comment ne pas regretter l’absence quasi-totale des professionnels français à cette conférence (sauf erreur, je n’y ai vu que David Botbol de France Télévision Interactive)  où nombre de britanniques, espagnols, scandinaves, allemands, brésiliens, canadiens étaient présents ?