Etats Généraux : Google en position d’accusé
Le patron de Google News, Josh Cohen, venu spécialement de New York aujourd’hui pour témoigner dans le cadre des Etats-Généraux de la Presse sur la manière dont Google entend « faire partie de la solution », a essuyé une très virulente volée de bois vert de la part des principaux éditeurs des quotidiens et magazines français.
« Pour tous les éditeurs, quelque chose s’est brisé ces derniers mois dans notre relation avec Google », a estimé le patron de PubliPrint du Figaro, Pierre Conte. « Il y a encore six mois nous pensions y arriver, mais aujourd’hui, avec la crise actuelle, nous vous considérons comme notre pire ennemi ».
« Nous ne demandons pas la pitié, mais
un meilleur partage des revenus. C’est comme cela que nous comprenons notre partenariat »
sur la publicité en ligne, a ajouté Conte, ancien du monde de la pub.
Julien Billot, Directeur numérique et new business, Lagadère Active, s’est fait menaçant : « par temps de crise, votre modèle d’affaires est devenu prédateur. Le modèle de prix (de la pub en ligne) menace actuellement tout le monde ». Lagardère n’est pas loin de porter l’affaire à Bruxelles, a-t-il ajouté en regardant les représentants des pouvoirs publics français assis autour de la table du pôle 3 (Internet / numérique) des Etats Généraux.
Josh Cohen et Mats Carduner (patron de Google France et Europe du Sud) n’étaient pourtant pas venus les mains vides. Loin de là.
D’abord en affirmant clairement « vouloir faire partie de la solution », et en réaffirmant les prises de position récentes d’Eric Schmidt, le CEO de Google, qui avait évoqué l’été dernier « la nécessité impérieuse d’aider la presse ».
Pour cela, Cohen, a admis n’être pas venu à Paris, « avec une solution miracle », mais il a tracé des pistes de collaboration plus rapprochée en promettant une aide :
- Pour étendre la distribution des contenus des éditeurs sur Internet et donc accroître leur trafic (via les outils Google, iGoogle, api’s, …)
- Pour accroître l’engagement des internautes avec les sites de presse en les y faisant rester plus longtemps (via les applis Google, type Google Maps, Google Earth, …)
- Pour mieux monétiser les contenus en valorisant mieux le display, grâce à l’acquisition de DoubleClick, même s’il a reconnu que le « display allait connaitre une année difficile », un meilleur ciblage, plus de partage d’infos, plus de pub comportementales….
« Chaque mois, nous renvoyons du trafic à hauteur de plusieurs centaines de millions de visites sur vos sites. Nous approchons du milliard ! ».
Mais « Google ne peux pas résoudre le problème de la baisse de la diffusion des journaux ». « Personne, pas même Google, ne peut renverser cette tendance. Votre modèle d’affaires doit changer ».
Mais les éditeurs français, qui reconnaissent que Google n'est pas à l'origine de leurs problèmes, n’ont pas voulu prendre la perche. « Pas suffisant » ont-ils répondu. « Les accords avec vous sont trop éloignés de ce que nous avons besoin ». « La principale question est le partage des revenus. Aujourd’hui, il n’est pas loyal ». « Et actuellement, avec la crise, des gens sont en train de mourir. Nous ne faisons pas assez d’argent pour vivre en ligne ».
« Le changement dans nos têtes s’est fait très vite avec le nouveau Google. Nous vous considérons désormais comme un danger pour la vie de nos entreprises », a lancé Conte. « Les CPM se sont effondrés, et la croissance de l’Internet a été récupérée par le +search+. Nous ne sommes plus en mesure de payer les journalistes professionnels pour faire leur travail ».
« L’écosystème des news est en train de mourir », a déploré Bruno Patino, qui dirige ce pôle des Etats-Généraux. « Et ce que nous entendons aujourd’hui signifie que nous sommes donc livrés à nous-mêmes, malgré les déclarations d’Eric Schmidt. Vous acceptez donc la fin des news comme nous les avons connues ».
« Vous avez une responsabilité sociale à assumer vis-à-vis des organes de presse. Vous devez prendre cela au sérieux », a ajouté l’ancien président du Monde Interactif et nouveau directeur général de France Culture.
Google, a répondu Cohen, continue de penser que « le journalisme de qualité est d’une importance capitale ; seulement le modèle d’affaires pourrait bien ne plus être le même à l’avenir». Quant au nouveau protocole ACAP de crawl, recommandé par de nombreux éditeurs de presse pour mieux contrôler leurs contenus sur le web, Google ne veut toujours pas en entendre parler.
Josh Cohen a regretté n’avoir pas pu jouer un rôle plus actif en participant plus directement aux travaux des Etats-Généraux. « Nous avons raté une opportunité. Essayons désormais de travailler ensemble sur des tactiques ».
Mais les éditeurs ont aussi dénoncé le manque de transparence de Google (« une boîte noire ») et de suivi dans les déclarations de bonnes intentions. Ils ont réclamé sans succès d’obtenir une idée des revenus de Google en France et des sommes reversés aux médias français. Ils avaient récemment estimé entre eux le chiffre d'affaires de Google France entre 800 millions et un milliard d'euros.
Nous aurons une réunion demain vendredi avec Google dans le cadre de la Commission Presse du GESTE (éditeurs de contenus et services en ligne) et j’espère que nous pourrons au moins établir un calendrier et un agenda concret de discussions rapprochées entre les éditeurs et le 1er moteur de recherche mondial.
(full disclosure : je suis membre de ce pôle 3 des EGPE, l’AFP a un contrat de licence de contenus avec Google, j’ai eu un rôle actif dans la tenue de cette réunion avec Google)




Comments
J'ai l'impression qu'on fait un bond de 10 ans en arrière. J'ai toujours du mal à comprendre ces positions. Si Google News n'existait pas, le médias se porteraient mieux? Pourquoi aucun média ne demande jamais à sortir de l'index de Google News?
Je ne pense pas que la presse reproche à Google son Google News ... mais plutôt la façon dont les revenus de la publicité sont partagés entre Google News et les médias !
C'est "un peu" le même genre de débat que dans le monde de l'entreprise : la répartition des revenus entre salariés et actionnaires. Ici c'est entre Google et les médias pour les revenus de la publicité.
Alors que Google arrive à faire des bénéfices colossaux (1 milliard de dollars en 2007) les groupes de presses essuient des pertes sans précédent alors que Google se nourrit des contenus des médias.
Google fait sûrement des super bénéfices mais en échange il apporte entre 30 et 50% du trafic de chaque site... En caricaturant un peu, c'est comme si j'avais un commercial qui gagne beaucoup d'argent car il m'amène plein de clients et que du coup je l'engueule car ma société se porte mal pour 36.000 autres raisons qui n'ont rien à voir avec son boulot...
Ce n'est pas le trafic qui en en question ici Carlo mais le prix de la publicité. Google est le grand gagnant de la longue traîne qu'il construit lui même mais en même temps certains pensent qu'il contribue de facto à l'effondrement des prix. C'est un débat complexe et je doute qu'il puisse se résumer à la critique de Google mais quand un acteur économique contrôle à la fois la distribution, les mécanismes d'offre et de demande, l'affichage publicitaire et qu'il peut influer sur les uns et les autres il est légitime de poser certaines questions.
Pour être juste il faudra aussi balayer devant sa porte. Mais on touche aux vraies questions.
- Les sites des quotidiens français sont encore majoritairement dans un esprit web 1, voire web 0 avec l'esprit "média de masse".
- La puissance de diffusion est totalement dilué sur le web. Les barrières à l'entrée bien plus basse. Les enjeux changent donc, et je ne crois pas que tout le monde ai bien saisi cela.
- Les mini médias fleurissent et sabotent les journaux de manière bien plus efficace que Google. Continuer à fermer les yeux sur cela, c'est tout simplement incroyable...
- On ne lit plus "un journal", mais des atomes d'infos trouvés ici ou là. Décadence ? En tout cas, Josh Cohen à raison de souligner la disparition de la une. Ça fait au moins 5 ans que les webdesigner ont remarqués que les entrées se font de plus en plus au coeur des sites.
- Julien Billot menace Google ? C'est risible. Je pense que les dirigeants des groupes de presse français ne comprennent pas à quel point ils n'ont aucune influence sur le cours de l'histoire en ce moment.
Nous avons déjà dépassé le point d'inflexion. Les changements en cours sont irrémédiables.
Les vieux acteurs ont tout à perdre. Les nouveaux tout à gagner.
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Full disclosure perso : très grand lecteur de presse papier il y a quelques années, les quotidiens et les magazines m'ont toujours laissés insatisfait, pour les raisons que nous connaissons tous.
Donc, pour ma part je trouve ces gesticulations pour sauver la presse traditionnelle assez... tristes.
C'est un simple et inégal combat sur le Web entre une industrie basée sur une industrie du message "push" et un environnement où la requête "pull" prime. La nature organique d'Internet impose une évolution de paradigmes. Sinon, que les imprimés restent imprimés! J'adore le fait que chaque permalien soit la Une de quelqu'un!
Franchement je comprend mal la position des éditeurs. Google news vous emmerde pour des tas de raisons ? Montez ENSEMBLE un portail d'information francophone a forte valeur ajoutée ! Google news n'est pas le super outil que tout le monde attend, il peu être encore mieux, à vous d'imaginer un service plus performant et rendant service à l'internaute tout en vous rémunérant.
Si vous voulez survire à la crise, notamment à la crise de la publicité en ligne, va falloir revoir vos business models, vous mutualiser un peu et commencer à penser "économique numérique" et un peu moins "l'économie de l'imprimerie".
Je trouve le comportement des représentants de la presse française assez surréaliste. J'avais déjà été étonné par vos tweets les citant, Éric, et à lire de manière plus détaillée, j'en reste pantois.
Ne vient-il pas à l'idée des responsables des sites Internet que les bannières sont un outil mort ? Que leur démarche agonisante et polluante avec des bannières couvrant la page d'accueil, avec certaines publicités vidéo avec le son ON contrairement à toutes les recommandations, avec des bannières qui couvrent les contenus au passage de la souris, sont bien plus polluants et responsables de la fuite des internautes que Google ? Ne peuvent-ils admettre que la baisse sans fin du coût de l'affichage des bannières est due à la baisse de l'efficacité de ces outils ?
Ces personnes croient-elles que les internautes utilisent Google sous la contrainte pour naviguer ? Quand 15 % des utilisateurs utilisent Google plutôt que la barre d'adresse pour trouver l'URL d'un site sur lequel ils reviennent régulièrement ? La recherche est pour l'instant l'outil privilégié de navigation des internautes car elle permet de trouver des réponses à des questions, ce qui est une spécificité d'Internet. Réponse plus ou moins complète, plus ou moins sûre, certes mais réponse.
Cette réunion donne l'impression de voir un monde mourir et rendre responsable non pas le nouveau monde, car le problème de fond des "corps morts" que sont les journaux, c'est Internet, ce n'est pas seulement Google. Il y a dû avoir les mêmes réunions des fabricants de charrettes contre les fabricants de voitures. Ces gens sont dépassés, c'est le plus inquiétant pour leurs entreprises, ils n'ont aucune capacité de réinvention, d'invention, où sont leurs initiatives ? Leurs propositions à part faire payer aux autres ?
Merci pour vos réactions. J'ai bien l'impression aussi que les médias se réveillent au pire de la crise.
Dans le même temps, comme le "display" ne semble pas marcher sur Internet, et que Google contrôle l'essentiel de la commercialisation du "search", il est peut être pertinent de poser quelques questions, comme le fait notamment Emmanuel. D'autant que personne, pas même aux USA, ne peut faire vivre aujourd'hui une vraie rédaction avec des revenus web.
Je comprends le désarroi des sociétés de presse qui doivent affronter simultanément le web, les contenus générés par les utilisateurs, la presse gratuite, la difficulté à recruter des lecteurs... sur fond de crise.
Pour reprendre Carlo Revelli, il s'agit d'un processus commencé il y a bien longtemps. Mais il s'agit ici plus d'une plainte globale que d'un réveil tardif : l'impossibilité à dupliquer en ligne un modèle qui a perduré sur le papier.
L'impossibilité à rendre pérenne un titre en ligne, à moins de l'adosser à un titre physique (papier, radio ou télé) montre les limites de la stratégie de la pub payant pour l'info (une des thèses soutenues par Emmanuel Parody), et la nécessité pour les sociétés de presse d'inventer de nouveaux schémas, notamment en tirant profit de la connaissance de leur lectorat, ou en rendant "sociales" leurs plateformes (pour preuve le succès de Facebook).
Il y a d'autres modèles, comme la proposition de Laurent de créer un site portail de la presse francophone. Il est important, spécialement aujourd'hui, d'inventer des nouveaux modèles.
Je ne crois pas que Google soit un vecteur dans l'évolution du coût de la pub en ligne et, personnellement et professionnellement, je n'attend rien de ce côté.
Jean-Pierre,
Merci. Assez d'accord avec vous. Pour résumer nos travaux dans les Etats Généraux et comme le dit Bruno Patino, il s'agira, pour la presse, de "changer sans renoncer". Prévenez-nous svp quand vous activez votre site web.
Est-ce que le "Canard Enchaîné" a des problèmes de ventes en chute libre? J'ai longuement cherché leur site web en 2001... je n'ai pas tenté depuis. Est-ce que le "Monde Diplomatique" a des problèmes de ventes en chute libre, ont-ils un site web?
Les contenus d'actualité disponibles sur le web sont un peu comme les quotidiens gratuits. Ils sont très pratiques pour suivre les fils de nouvelles ou prendre connaissance des dépêches AFP ou autres. En revanche les articles de fond sont à rechercher ailleurs. Ils sont aussi beaucoup plus agréable à lire sur papier...
Les organisme de presse sont schizophrènes.
D'un côté ils vivent en ligne en partie "grâce" à Google et son apport d'internautes. De l'autre il tapent sur Google car ils se sentent dépendant de Google.
Google n'a qu'a retirer tous les organismes de presse mécontent. Ils vont disparaître encore plus vite, c'est sûr !
Ce n'est pas la faute à Google si les organismes de presse n'ont pas crée le modèle économique adéquat.
L'adaptation à une réalité économique, c'est la seule idée à regarder bien en face pour la presse.
Est-ce que le "Monde Diplomatique" a un site web?
Oui depuis longtemps. En SPIP, et les archives sont disponibles gratuitement, du moins était-ce le cas au temps d'Igniacio Ramonet et de Maurice Lemoine.
Ce site a été la pierre angulaire du mouvement ATTAC générant un réseau actif de plus de 600 traducteurs bénévoles.
Pour le reste le papier c'est le papier, le web, le web et je ne pense pas que le web soit responsable de la perte des ventes des quotidiens.
Elle est plutôt une conséquence de la très forte perte de crédibilité dont ils bénéficiaient il y a une dizaine d'années.
L'Equipe est aujourd'hui le Journal le plus lu en France n'est-ce pas ? Il possède un site Web et son influence dépasse largement le secteur du sport. Pour le reste voyez Lagardère, Berlusconi et consors...
Merci Walkin,
Effectivement le site du Monde Diplo a bien changé depuis 10 ans ! Avant c'était très pauvre. Un autre site qui semble avoir beaucoup évolué: The Economist. Il mettait très peu de contenu en ligne il y a qq années, ça a bien changé. Aller 2 petit dernier qui vivent très bien leurs vies papier et web en // : Wired et http://www.edge-online.com.
Pour le reste je suis relativement assez plutôt d'accord avec toi... Le web reste pour l'instant du snacking de contenu, sa fonction est très différente de celle du papier. Mais j'adore les chips, les crackers et les petites saucisses alors...
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