Etats Généraux: « pluie d’or sur les fabricants de diligences! »
Jugement sévère, mais pas faux, d’un des plus éminents participants aux Etats-Généraux de la presse écrite, qui débouchent sur une aide publique de 600 millions d’euros aux journaux.
Toute la question est désormais de voir si cette aide sera utilisée pour gagner du temps, en colmatant un secteur en pleine déconfiture presque partout dans le monde, ou pour permettre une réinvention indispensable du journalisme autour des opportunités offertes par la révolution numérique.
Ford, en produisant ses premières voitures, ne fabriquait pas, en même temps, des diligences !
Les annonces de vendredi à l’Elysée concernent, dans leur immense majorité, des aides pour imprimer et distribuer les journaux « papier » à moindre coût. Elles sont beaucoup plus floues sur l’accompagnement de la migration vers le numérique, même si des mesures importantes vont permettre à la presse en ligne d’accéder à des avantages (statut, défiscalisation des dons).
L’Etat ne peut ni ne doit s’immiscer dans les contenus, mais il faudra qu’ils changent, dans le fond et la forme, sinon l’offre faite à chaque jeune Français de bénéficier d'un abonnement gratuit à un quotidien de son choix pendant l'année de ses 18 ans, risque de tourner au ridicule pour les éditeurs.Le magazine américain, des élites de la côte Est,The Atlantic, trouve d’ailleurs que c’est une mauvaise idée (« donner des cassettes vidéo VHS va-t-il aider le cinéma ? »). Quelques réactions sont aussi intéressantes sur le site du Poynter Institute. Aux Etats-Unis aussi, un sauvetage de la presse écrite (« bailout ») est parfois évoqué. Les analystes interrogés par le New York Times sont dubitatifs sur le plan français
Certains comme Jeff Jarvis, critiquent l’idée de subventionner la presse , et préfèrent, le cas échéant, orienter les fonds publics pour favoriser l’essor du « broadband », l’accès des classes populaires aux ordinateurs, l’aide plus directe aux développements technologiques des médias et à l’alphabétisation du public dans l’utilisation des outils numériques (« media litteracy »).
Le Guardian rend compte de cette aide en soulignant les handicaps spécifiquement français, rappelant que l’Etat assure déjà 10% du chiffre d’affaires de la presse française, et en notant l’absence de journaux populaires en France, contrairement à l’Allemagne et à la Grande Bretagne.
Au sein du pôle 3 des Etats-Généraux ("le choc d'Internet"), nous avions souhaité que les personnels des entreprises de presse soient accompagnés par les éditeurs dans leurs formations, voire reconversions, au
numérique, et avions souligné l'importance de voir les départements technologiques et marketing des groupes de presse s'orienter énergiquement vers les nouvelles manières de s'informer de la génération Internet.
Nous avions aussi plaidé (en vain pour l’instant) pour la création en France d’un laboratoire sur les nouveaux médias, associant tous les acteurs de notre nouvel écosystème (presse, vieux et nouveaux medias, publicité, pure-players, telcos ....) pour expérimenter, tester et échanger rapidement, tant la prise de conscience actuelle par les éditeurs et patrons de presse, ne nous semblaient pas à la hauteur des défis et opportunités de cette fameuse révolution numérique.
En attendant, dans le Huffington Post, Monroe Price du “Center for Global Communication Studies at the Annenberg School for Communication” plaide pour une transition du journalisme vers le non-profit, hypothèse analysée ici l’été dernier.
Le financement via la philanthropie, des fondations ou le mécénat, qui sera favorisé par de nouvelles mesures préconisées à l’issue des Etats-Généraux, gagne encore du terrain aux Etats-Unis. D’autres sauvetages ou prises de contrôle en cours sont le fait de très riches industriels, comme au Wall Street Journal (Murdoch), peut-être bientôt au New York Times (avec la progression du Mexicain Carlos Slim), et déjà chez France Soir, l’Evening Standard (avec l’arrivée d’oligarques russes), ou Les Echos (Bernard Arnault).




Comments
Bonjour Eric,
qu'est-ce qui empêche de le créer de manière informelle (voire formelle, association) ce labo des nouveaux médias ? Chiche...
On devrait Philippe, mais il faut des fonds de départ et une envie partagée des différents acteurs. Certains sont d'ailleurs intéressés.
Ou....Comment faire vivre la presse du XIX° siècle au XXI°?
Quel titre pertinent! On suggère de favoriser le "portage" matinal (les anglais portaient depuis longtemps le journal et une bouteille de lait....
Ce n'est pas de mettre des rustines, mais comme vous le préconisez, de construire un système de communication en cohérence avec les besoins et les moyens de notre temps. Pour ma part je propose (et ce, depuis 1995):
Contribution EtatsGénéraux presse - Médiapart 291108
Professionnellement ayant travaillé longtemps au service des industries graphiques et d'entreprises de presse en particulier, après avoir occupé la rédaction d'une revue technique, permettez une modeste contribution à ce débat capital concernant l'information et la formation des opinions.
Il serait singulier que dans un monde "en crise", seule la presse puisse tirer son épingle du jeu. C'est un lieu commun de constater que la presse se vend mal, que les lecteurs s'éloignent de la chose écrite, et que les structures éditoriales visent les économies.
Si l'on y regarde de plus près, hors polémique ou analyse partisane, les moyens d'information se sont multipliés, diversifiés, parallèlement aux habitudes de vie de chacun, qui ont aussi changé, tant par contraintes, que nécessités, ou par goût. Les journées n'ayant toujours que 24 heures, et l'année 365 jours. Les temps de lecture ou de télévision sont redistribués. Notamment à l'avantage de cette dernière.
Or la presse, mis à part l'adjonction de couleur (de qualité moyenne, non déterminante) et de la publication de photos facilitée par le procédé offset, les bases structurelles sont demeurées strictement semblables à celles du XIX° siècle.
A cette époque, formidable période d'expansion avec l'industrie naissante, l'impression est devenue continue sur rotative, simultanément à l'invention française de Nicolas Robert pour fabriquer le papier en continu "qui va avec". Enfin et surtout, des auteurs polémiques, s'expriment alors avec convictions, tandis que "l'instruction publique" génère des lecteurs, et qu'il y a peu ou pas de publicité.
Aujourd'hui, la presse courtise la publicité, jusqu'à distribuer gratuitement l'information, financée par .... les annonceurs publicitaires dont elle est dépendante. Les imprimés sont toujours routés par les transports terestres à l'heure de l'internet, et les 20 minutes moyennes de lecture, condamnent à la corbeille 80 à 96% du travail des entreprises de presse.
Il m'apparaît que la solution pour sortir ce merveilleux moyen d'expression et les femmes comme les hommes qui y travaillent, ne réside pas dans des subventions ou des aides de nature diverses, mais dans une stratégie fondamentalement en phase avec les moyens et les besoins de notre temps.
Jusqu'alors, on a privilégié les "centres" de production, et confié la distribution aux transports, en "forçant" la vente de ce que l'on produit avec des moyens centralisés de plus en plus performants. La manifestation quadriannuelle DRUPA de juin 2008, confirme ce fait, puisque des machines énormes sont en fabrication pour des journaux du monde entier. Mais on pouvait aussi percevoir d'autres possibilités.
Or avec l'internet, l'écrit est précisément un des rares sinon exceptionnel produit à pouvoir être transmis instantannément et simultannément à divers endroits de la planète. Conséquemment aux objectifs de développement durable, il n'y a pas lieu de déforester pour jeter le papier, ni de polluer par les transports.
Une solution s'offre, à l'inverse des entreprises centralisées de production, c'est l'impression "à la demande" mutualisée sur les lieux de consommation. Depuis le domicile, on peut choisir ses articles, dans plusieurs publications si nécessaire, et contre paiement incluant les droits de chaque acteur de la chaîne d'édition, recevoir ou aller chercher à quelques mètres d'une petite entreprise réceptrice, ce que l'utilisateur a choisi. Ce dispositif n'étant plus dévolu à un éditeur, mais étant une "piste d'atterrissage" pour tous les imprimés de vie éphémère concernant la ville ou la zone d'activité (annuaires, guides, informations locales, formulaires, cours, etc..... Et en sens contraire, cette unité devenant émettrice à destination du monde entier, pour promouvoir les activités locales.
En france, pour une trame de répartition de 5000 habitant, il y a un potentiel de 10000 unités, pouvant employer jusqu'à 100000 personnes. Lesquelles assumeraient une véritable industrie de services.
Ce projet, soumis à l'Union Européenne en 1995, a été déclaré éligible. Mais des "vents contraires" ont soufflé, et aujourd'hui, ce n'est encore qu'un espoir.
Ainsi seraient débloquées les forces vives de l'information, pour dégager de la valeur ajoutée tant pour celui qui vend que pour celui qui achète. On précise bien ici, qu'il s'agit d'une structure fondamentalement différente, où la production est "tirée" par le lecteur (l'imprimé papier ou CD trouvera sa place dans le concert des médias, à l'instar des moyens de transport qui ne se sont pas auto-détruits à mesure des progrès), à partir des lieux de consommation qui mutualisent les moyens de production au service de tout éditeur. Pour les livres, imprimés divers, etc... L'imprimerie traditionnelle demeurant pour les ouvrages de références de moyenne et longue durée.
Suite à un colloque à l'UNESCO pour la réintroduction de la philosophie de la maternelle à l'entreprise, et à l'ouvrage de Bernard Stiegler, la presse ainsi re-dynamisée parce que efficace, pourrait "réenchanter le monde".