Non-profit, fondations: seules solutions ?
Régulièrement, depuis deux ans, des voix s’élèvent aux Etats-Unis et en Europe, pour réclamer ce statut pour la presse, sur la base des observations suivantes :
- Quinze ans après l’arrivée d’Internet, le marché n’a toujours pas trouvé le moyen de financer la presse sur le web,
- Les journaux, sous pression, peinent à faire plus avec moins,
- La démocratie a besoin d’une presse de qualité et d’investigation.
Dans le même temps, le retour du payant sur le web semble regagner un peu de terrain dans les esprits.
« En faisant passer les sources de nos informations les plus précieuses sous le statut de fondations, nous les libèrerons des structures obsolètes de modèles d’affaires que ne fonctionnent plus, et nous leur donnerons une place permanente au sein de notre société, au même titre que nos universités (...) leur permettant aussi de servir le bien public plus efficacement ».
« Finies les pressions des actionnaires ou des annonceurs ». Il faudrait ainsi une dotation de 5 milliards de dollars pour faire vivre le New York Times (dont la rédaction coûte 200 mlns $ par an). Seuls quelques fondations et milliardaires en ont les moyens, estiment les auteurs, qui en appellent à des « philanthropes éclairés pour agir maintenant ».
Quelques jours plus tôt, le Knight Digital Center estimait très probable le recours croissant de médias US à des donations de mécènes et de philanthropes. La Fondation Knight finance ainsi des opérations éditoriales locales, mais le plus souvent orientées vers l’utilisation des nouvelles technologiques numériques.
Depuis le débat fait rage.
Dans le magazine New Yorker, Steve Coll, ancien patron de l’information du Washington Post, a renchéri : « à court terme, il va y avoir très vite deux sortes de journaux non profit. Ceux qui l’auront délibérément choisi et ceux qui n’en peuvent mais ». Le coût de la rédaction du Post était en 2005 autour de 120 millions de dollars par an. Depuis le grand quotidien s’est séparé de dizaines de journalistes, a coupé dans ses bureaux à l’étranger et supprimé des cahiers entiers du journal.
Coll, reconnaît que des initiatives intéressantes de journalisme émergent ici et là en ligne, mais, signe de sa génération, il estime aussi qu’ « il n’y a tout simplement pas aujourd’hui de substitut à la réflexion, au reportage et à l’observation, menés de manière professionnelle, sans répit et avec le sens de l’intérêt général, qui ont fait merveille depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans les salles de rédactions américaines --jusqu’au début de la fin, vers 2005».
« Pour faire vivre le Washington Post, ajoute-t-il, il faudrait une dotation de deux milliards de dollars, soit 5% de la fortune de Warren Buffet », qui siège d’ailleurs déjà au CA du Post. Ou un coup de pouce de Bill Gates !
Allison Fine, spécialiste des nouveaux médias, juge ces positions « complètement stupides ». « Au nom de quoi, les journaux seraient les seuls à demander des comptes aux gouvernants ? ». Elle s’insurge surtout sur deux choses : que les business non viables soient voués à devenir non profit et que dans la crise actuelle on leur donne des milliards de dollars.
Un des sites de Slate, Big Money, a aussi critiqué cette « solution du jour » (en français dans le texte), estimant que les possibilités du web ont été, encore, insuffisamment exploitées, que les rédactions d’antan ne sont sûrement pas les plus efficaces aujourd’hui et que s’agenouiller régulièrement devant des bailleurs de fond n’est pas sain ... « Et, ajoute-t-il, quid de la couverture du sport ou du cinéma ? Est-ce bien du ressort du non-profit ? Quid des conseils en matière d’investissements financiers ? (...) Les journaux ne se vendent plus car les gens ne les jugent plus utiles ou nécessaires ».
“La presse a été sur la défensive des décennies durant face à la vague technologique et maintenant qu’elle est submergée, nous sommes à la croisée des chemins. Mais, ce n’est pas parce que les vieux modèles d’affaires ne marchent plus pour l’information, que de nouveaux ne vont pas émerger ».
Papa gâteau
« Les journalistes, comme la plupart des gens, aiment que les choses de l’avenir ressemblent à celles du passé; et un gentil milliardaire semble la bonne solution pour prolonger les normes journalistiques que nous avons connues. Mais avant que nous engagions dans cette voie, laissons une chance aux entrepreneurs. De nouveaux modèles seront au bout du compte une meilleure garantie pour un journalisme de qualité –et la démocratie— que des papas gâteaux. »
Cette position est mise en pièces par Portfolio, un des sites de Condé Nast, qui juge qu’on devrait, au contraire, donner sa chance au non profit.
Au Canada, aussi, le débat est lancé. L’ancien patron du Toronto Star évoque toutes ces pistes ici . Il évoque les initiatives françaises des Etats-Généraux, juge primordial que nous restons dans nos sociétés bien informés et redoute, en l’observant, le recul du journalisme de qualité.
Mais, fait intéressant, depuis quelques jours, en Amérique du nord, le payant sur Internet fait son grand retour. Le directeur de l’information du New York Times, Bill Keller, l’envisage de plus en plus sérieusement.
C’est aussi l’analyse développée récemment sur le site du Knight Digital Media Center : « pour survivre, les journaux n’ont d’autres solutions que de faire payer leurs contenus sur Internet ».
Force
est de constater, toutefois, qu’à ce jour, les lois de l’offre et de la demande,
n’ont pas validé cette option. En d’autres termes, le public,-- les jeunes en
particulier-- , habitué à la gratuité sur le web, n’est pas disposé dans un
avenir proche, à payer.




Comments
(scroll down for English version of this message)
Ce qu'évite de préciser Eric Scherer c'est que la création d'une fondation est justement la "solution" proposée par la direction de l'AFP pour casser le statut de notre agence, à la demande du gouvernement français.
Tous ceux et celles qui considèrent qu'un tel sort n'est pas souhaitable pour l'une des trois grandes agences de presse mondiales - et la seule à ne pas être anglophone - peuvent faire entendre un autre son de cloche en signant la "Pétition pour l'indépendance et le survie de l'Agence France Presse" lancée par les syndicats de l'AFP.
http://www.sos-afp.org/
Cordialement, David Sharp (webmestre du site)
English Version:
In this post AFP director Eric Scherer notes that a number of journalists, bloggers and financiers in the United States have recently suggested that the main media in that country could be funded by, or turned into, endowments or charitable foundations.
So far, so interesting. What Mr. Scherer omits to point out however is that the solution he discusses is exactly the one currently being floated by AFP management with a view to replacing the agency's 50-year old statutes.
These measures are seen by the company's trade unions as a prelude to the privatisation of AFP, which is not only one of the "big three" worldwide news agencies, but the only one which does not belong to an English-speaking country.
Readers interested in getting a different viewpoint are invited to read and sign the "Petition for the Independence and Survival of Agence France-Presse" launched by the company's trade unions.
http://www.sos-afp.org/info_en.php
Best wishes, David Sharp, SOS-AFP webmaster
Voila l'illustration parfaite de la fausse bonne idée.
Le non profit : c'est un constat d'échec. Il me semble que malgré tout entre le tout pub et le tout payant il y a un univers de solutions pour chaque type de journalisme : http://exercicedestyle.fr/wp-conten...
Merci pour le billet.
A+
Emmanuel.
Le non-profit, ça existe déjà!
Quelle est la différence entre les journaux qui roulent à perte depuis des années, financés par des industriels (plein d'exemples dans plein de pays), et des fondations?
Le résultat serait le même: un peu d'argent venant des lecteurs, pour que la rédaction se sente bien indépendante, et le reste venant des profits d'une activité rentable (pétrole, gaz, aéronautique...), avec des mécènes qui pointent leur bout de leur nez de temps en temps, histoire de vérifier que les journalistes font bien leur boulot.
A part le cynisme, je me trompe beaucoup? Vous avez des exemples de fondations qui font tourner des médias indépendants? (j'en ai quelques uns, mais sur des budgets annuels de 100,000€ max.)
C'est pour cette raison qu'il y a tout juste un an nous avons décidé de transformer AgoraVox en fondation:
http://www.agoravox.fr/article.php3...
http://www.agoravox.fr/article.php3...
"Nous pensons que concilier éthique et quête de neutralité informationnelle demande l’invention de nouveaux modèles médiatiques. La création d’une Fondation nous a paru initier une nouvelle voie pour l’information d’actualité, elle nous a semblé être la démarche la plus appropriée pour préserver l’indépendance d’AgoraVox.
La Fondation AgoraVox a pour but de pérenniser l’engagement d’AgoraVox en faveur de la liberté d’expression, mais aussi prévenir le journal de tout type de pressions ou menaces potentielles et garantir ainsi son indépendance et son autonomie."